Au cœur du VIe arrondissement, à deux pas du jardin du Luxembourg, se trouve la place Vavin. À toute heure, les écoliers, collégiens et lycéens des nombreux établissements voisins se retrouvent sur le petit terre-plein. Un point de ralliement qui draine bien au-delà du quartier.
Le 21 octobre 2025
Des jeunes, partout. À l’ombre des six arbres, autour des quatre bancs, des grappes de huit ou dix : trois ou quatre assis, le reste autour. La place est trop petite. Certains s’assoient sur les marches qui bordent le terre-plein, d’autres se rabattent sur le trottoir, de l’autre côté de la route. L’essentiel, c’est d’être là. La semaine est finie, il fait beau, et c’est l’heure du goûter : paquets de bonbons et paninis au Nutella.
Dans le VIe arrondissement de Paris, chaque vendredi, la scène se répète : la place Vavin est prise d’assaut, prenant des allures d’île aux ados.
Tout le monde l’appelle « Vavin » mais depuis 2015, ce petit bout de bitume a un nom officiel : Laurent Terzieff et Pascale de Boysson, couple d’acteurs qui ont joué au Lucernaire voisin. C’est un petit terre-plein triangulaire, jonction des rues Vavin, Bréa et Notre-Dame-des-Champs. Au centre, une des 107 fontaines Wallace de la capitale. Laquelle, de l’aveu de plusieurs collégiens, abreuve aujourd’hui de belles batailles d’eau lorsque vient le mois de juin.
Ici c’est « Vavinsky »
Mona, Lise, Caroline et Juliette sont des habituées. En 3e dans deux collèges différents, c’est ici qu’elles se retrouvent, « pour manger, traîner, parler ». « C’est l’endroit le plus pratique », abonde Mona. La place est à cinq minutes à pied de sept établissements : Notre-Dame de Sion, Saint-Sulpice, Sainte-Geneviève, l’Alsacienne, Stanislas, Carcado et Montaigne (le seul public). La profusion de supérettes et fast-foods joue aussi à plein, entre le Carrefour, la formule panini à cinq euros et le burger-frites-boisson à 9,90. En attestent chaque midi les emballages abandonnés au pied des bancs. L’autre place du quartier, Pierre Lafue, à côté de Notre-Dame des Champs, fait pâle figure : plus petite, moins de bancs, moins centrale…
Pierre et Nestor squattent eux aussi Vavin, mais ils viennent de plus loin : Lavoisier est dans le Ve, à dix minutes à pied, de l’autre côté du jardin du Luxembourg. Dégradé soigné et T-shirt large, les deux élèves de terminale discutent côte-à-côte en tirant sur leur cigarette électronique. « Ici on est sûr de trouver des gens », explique Nestor. Une trottinette électrique s’arrête juste devant : c’est Gustave, AirPods vissés dans les oreilles, qui revient d’un « petit rendez-vous » dans le XIXe. Pour lui, ici, c’est « Vavinsky ». Puis vient Nathan, bouc taillé, qui arrive de son « lycée catho » dans le XIIIe arrondissement. La rencontre impromptue reçoit parfois un coup de pouce des outils modernes : Nathan avoue qu’il a vu la localisation de son ami sur Snapchat. Il ouvre une Corona. Cette place, il l’affectionne : « C’est génial, c’est illuminé, un lieu de rencontres… » Et ajoute : « On peut même y faire ses devoirs ! » Une scène qui peut en effet s’observer certains matins, les classeurs ouverts sur des genoux.
Le week-end, c’est aussi à Vavin que la bande de Nathan se donne rendez-vous. Même rituel pour Jessica, Anna, Tristan et Aaron, qui se retrouvent « tout le temps » ici, à tel point que Jessica s’est autoproclamée « la boss de Vavin ». D’après Anna, « Avant, la place n’était pas trop connue, mais avec TikTok les gens ont vu qu’il y avait plein de jeunes. » Le groupe vient plutôt du XIIIe et du XVe,</sup> mais Vavin reste leur point de ralliement : « Si Aaron obtient le permis avec une belle voiture, on va venir ici dans le 6, pour prouver. » The place to be.
Anna déplore qu’il y ait parfois « beaucoup d’embrouilles, c’est une source de stress ». Pour Nathan, ce sont « des gens qui font les bandits », et viennent le soir pour fumer du cannabis.
« On skip de banc à banc »
Introduits en 1860 par l’architecte Gabriel Davioud et le baron Haussmann, les quatre bancs à double assise, avec leur bois vert sapin et leurs pieds de fonte, sont bien souvent occupés par des jeunes filles, à deux. Quand elles ont « un feeling » en sortant de cours, Éloïse et Colombe se retrouvent pour « se débriefer nos [leurs] vies ». La double assise offre une grande variété de positions pour se faire face : en tailleur, à califourchon, une de chaque côté… Tout en parlant avec son amie Jabrane, Eliel joue avec son banc. Elle s’allonge sur le dos, les yeux au ciel, les cheveux flirtant avec le sol. Aujourd’hui en 3e, les deux viennent « tous les jours depuis deux ans », pour se raconter « les histoires avec les amis, les garçons, les potins… » Avec ses mots propres, Eliel décrit l’effervescence du vendredi soir : « Tout le monde est là, on regarde s’il y a des gens qu’on connaît, on skip [passe, ndlr] de banc à banc… »
Avec leurs corps et leurs mots, ces jeunes semblent s’être peu à peu appropriés les bancs de Vavin, sans les confisquer pour autant.
Hayden, une copine d’Eliel, débarque de la rue Bréa, au téléphone : « T’es où ? Mais viens à Vavin ! » Ce vendredi soir comme les autres, la place n’est décidément pas près de se vider.
Clément Brizard