Clément Brizard

“À ce moment-là, il faut aussi inscrire les autres pays !” : sur le boulevard Ornano, la pétition pour inscrire les marchés à l’Unesco interroge

Sur ce marché historique du Nord de Paris, l’initiative d’un patron du secteur laisse de marbre. Clients comme commerçants déplorent le déclin du nombre d’étals, mais continuent à faire vivre un mode de consommation auxquels ils tiennent.

Le 5 décembre 2025

Des dizaines de stands, des deux côtés du boulevard. Sur 500 mètres, le marché Ornano étend ses étals : fruits, légumes, vêtements, quincaillerie, épices, galettes à emporter… Dans cette grande artère du nord de Paris, en ce vendredi matin frisquet de début décembre, il est parfois difficile de se faufiler sur le trottoir. « C’est encore pire le dimanche ! », prévient Guy Tarot. Casquette chaude vissée sur la tête, ce retraité de 82 ans est un fidèle du marché, qui se tient trois fois par semaine. Pour lui, c’était mieux avant : « Il y avait un charcutier, un boucher… Maintenant il y a trop de fringues… Heureusement, il y a encore du poisson… » Inscrire les marchés à l’Unesco ? Il estime qu’il y a « d’autres priorités ».

La pétition a été lancée en septembre, par Sébastien Bensidoun, patron de la Semaco (Société d’exploitation des marchés communaux) et du groupe Bensidoun, qui gèrent une centaine de marchés en France, dont la grande majorité en Île-de-France. Elle vise à inscrire les « marchés de plein vent » au patrimoine mondial immatériel de l’Unesco. Le texte défend « des lieux de vie, d’échanges, de traditions et de convivialité. Ils constituent un patrimoine vivant, qui participe à l’identité culturelle et sociale de nos territoires ».

Le patrimoine, avec ou sans les étals de vêtements ? Avec, pour Sébastien Bensidoun : « [le marché] n’est pas seulement alimentaire, il y a du textile ou des produits manufacturés et ça se marie très bien », expliquait-il à nos confrères du Parisien.

« Les marchés, c’est mon dada ! »

Noria Dimerdji, retraitée elle aussi, y trouve tout à fait son compte « Je fais des bonnes affaires, il y a de la marque, pour pas cher, quand je reviens en Algérie je ramène des cadeaux à tout le monde ». À 74 ans, cette ex-secrétaire médicale pourrait difficilement se passer des étals en plein air. « Les marchés, c’est mon dada ! Même si je n’achète rien, ça me fait une petite promenade », s’amuse-t-elle en repartant avec son caddie.

La balade fait aussi partie intégrante du marché pour Nadine Courreges, 75 ans. À fréquenter le quartier depuis ses 17 ans, elle prend plaisir à revenir sur le marché. « J’ai mes commerçants ! Après, c’est vrai qu’il n’y a plus la petite bonne femme avec ses escargots… » regrette-t-elle dans un sourire avant de filer pour un rendez-vous médical.

Madame Courreges sort de l’étal de la ferme des Courtillets. exploitation maraîchère de 300 ha en « agriculture raisonnée », à Beauvais (Oise). Mario Cavallin et Karim El Abtani, deux employés sur la dizaine que compte la ferme, tiennent le stand. Des cageots en bois, un peu moins de fruits et légumes, encore de la terre dans les creux des pommes de terre. « Le marché, c’est de la joie, s’exclame Karim, on parle avec les clients, ils nous racontent leur quotidien… » « Tiens, voilà le pire de tous », annonce Mario, rieur. Issam Mahmoud est accoudé sur l’étal, il sourit : « Je connais tout le monde ici, je viens pour dire bonjour, discuter… » À l’approche de la retraite, il constate néanmoins que « maintenant, c’est la galère : avant il y avait six boucheries sur le boulevard, maintenant plus aucune ».

Un déclin qui vaut aussi pour les stands du marché. Pour Abdallah Sohsen, dirigeant du grossiste égyptien Magy Fruit, et présent depuis 2005 sur le marché Ornano, c’est la faute des clients : « la nouvelle génération est fainéante » déplore-t-il.

« Le Covid a mis une tarte »

Abdel, le placier du marché, compte en moyenne 30 étals pour le marché Ornano. Depuis trois ans, il a constaté une rupture nette : « Le Covid a mis une tarte. Les gens ont peur, et ils se sont habitués aux achats sur Internet. Donc il y a moins de commerçants, beaucoup abandonnent… » Emmitouflé dans une épaisse doudoune, l’homme de 40 ans, dont 25 sur les marchés, s’interroge sur la pertinence de les inscrire à l’Unesco : « Ça dépend de quel marché on parle : ici c’est un marché populaire, avec des prix bas et beaucoup de clients étrangers. Après il y a les marchés bobos, comme dans le 15e [arrondissement], ce n’est pas la même chose… Les prix sont plus élevés, alors que les produits viennent aussi de Rungis ! ».

Philippe, 80 ans, lit son journal dans un café. Pour ce grand habitué des marchés, qui dit avoir beaucoup voyagé, la pétition est « ridicule ». « À ce moment là, il faut aussi mettre les marchés des autres pays ! Dans le tiers-monde il y a des trucs exceptionnels, qui ont conservé le sens originel des marchés ».

Clément Brizard