Inratable depuis 2019 dans les manifestations parisiennes, le photographe déguisé en “Où est Charlie” a quitté son job d’ingénieur. Désormais à plein temps sur la photo, son identité professionnelle n’est pas figée, entre artivisme et photojournalisme.
Le 10 janvier 2026
Il est venu sans son bonnet fétiche. Ces premiers jours de janvier, les températures dépassent à peine les 3°C, mais Arnaud César Vilette est en congé. Son couvre-chef aux rayures rouges et blanches, comme celui de Charlie, ce petit personnage à retrouver sur des images surchargées d’autres bonshommes, il le retrouvera lundi, en même temps que son appareil photo. Pour l’heure, il se réchauffe dans un café de l’est parisien où il a ses habitudes, à deux pas de la place de la Nation. Pour avoir suivi presque toutes les manifestations parisiennes depuis 2018, cette place, il la connaît comme sa poche.
Arnaud César Vilette est arrivé à Paris en 2017, débarqué du Nord. Jeune trentenaire, il gagne sa vie comme ingénieur dans l’industrie pharmaceutique. La photo n’est alors pour lui qu’un loisir, depuis une petite dizaine d’années. Fin novembre 2018, il suit depuis chez lui le premier acte des Gilets Jaunes. La semaine suivante, il y va. Ce n’est pas sa première manif, qui remonte elle à 2016, à Lille, contre la loi Travail. À Paris, ce jour-là, “ça pète sur les Champs-Élysées”. Il se filme en live sur Facebook, inspiré par le journaliste indépendant Remy Buisine, alors massivement suivi sur l’application Periscope – qui n’existe plus aujourd’hui.
“Être là où l’histoire se fait”
Sa véritable naissance comme photographe de manif intervient un peu moins d’un an plus tard, en septembre 2019. C’est la première fois qu’il emmène son appareil photo. “C’était une *Marche pour le Climat*. J’y vais en short, Tee-shirt, avec mon p’tit Nikon. Je m’attendais à un truc tranquille, mais il y a eu une convergence des luttes : les Gilets Jaunes ont rejoint le cortège. À un moment donné, je me retrouve avec d’un côté les Gilets Jaunes et les Black Blocks, de l’autre côté la police, et moi au milieu. Ça a pété, j’ai sorti mon appareil”. L’intensité qu’il ressent ce jour-là, à saisir l’évènement avec son appareil, ne lui fera plus quitter les manifs. “Mon leitmotiv, c’est être là où l’histoire se fait”.
Pour autant, il dit ne pas uniquement rechercher l’adrénaline : “Les manifs des fiertés, par exemple, c’est les meilleures : c’est bon enfant, joyeux, il y a de la couleur, des fanfares…” Sur le terrain, il bombarde. 2 000 photos, qu’il réduit à une sélection de 30.
En 2021, il rejoint un collectif de photojournalistes travaillant avec des agences, pourcommencer à être un peu payé. En parallèle, il propose ses services de photographe “corporate” à des entreprises, pour des évènements, trombinoscopes… Finalement, en juin dernier, il négocie une rupture conventionnelle, pour se consacrer pleinement à la photo.
Depuis six ans qu’il bat les pavés, Arnaud César Vilette n’est plus un photographe anonyme. Une notoriété (48 600 abonnés sur TikTok, 5 800 sur Instagram) qu’il doit, outre un sourire qui le quitte rarement et un grand rire sonore, essentiellement à son costume de Charlie. “On me reconnaît, les gens me demandent des selfies, depuis les fenêtres on s’amuse à me chercher dans la foule !” L’idée lui est venue avant d’être photographe. “J’étais à un festival de musique, avec le bonnet rayé, tricoté par ma mère. Un gars sans-doute un peu bourré est venu me voir en disant qu’il avait retrouvé Charlie, je me suis rendu compte que ça me permettait de nouer facilement contact.”
“Je suis plus accepté par les Black Blocs, et plus épargné par la police.”
Un effet social qui s’est vérifié dans les mobilisations, où les photographes subissent régulièrement l’hostilité des forces de l’ordre comme des manifestants : “Même les CRS s’amusent parfois d’un ‘J’ai trouvé Charlie !’. En fait, je suis plus accepté par les Black Blocs, et plus épargné par la police.”
Il revendique une “politique zéro protection”, sans masque ni casque, “sauf à Sainte-Soline en 2023”. Cela n’a pas toujours fonctionné. Cette année, lors d’une marche contre les violences policières, il dit s’être pris des “coups de matraque”, boulevard Diderot. Il explique aussi faire attention au sens du vent, pour éviter les gaz lacrymogènes.
Son costume ne lui a pas valu plus de mansuétude le 28 juillet 2024, quand il s’est retrouvé en garde à vue pendant près de dix heures. Ce jour-là, alors qu’avec une consoeur il cherche à rejoindre une marche du collectif critique des Jeux Olympiques “Saccage 2024”, il est arrêté, avec sa collègue et le contact presse du collectif. Ce dernier portait des tracts anti-JO, les trois sont emmenés au commissariat de Saint-Denis. Les deux journalistes seront libérés sans poursuites. “C’était dans le contexte des JO, analyse-t-il aujourd’hui, le gouvernement ne tolérait aucune contestation, on a été assimilés aux activites malgré notre carte de presse.”
Pendant sa garde à vue, Arnaud César Vilette est interrogé sur son compte Instagram “charliemanif”. “On me demandait si, parce que je couvrais beaucoup de mouvements sociaux et écologistes, j’étais d’extrême gauche.” Devant son café, il reconnait volontiers que son compte a “une communauté plutôt à gauche”. Et note que, lorsqu’il couvre des mobilisations de droite voire d’extrême-droite (Action française, Comité du 9 mai), son costume reste au placard. Sur Instagram comme sur Twitter, il ne cache pas ses idées, évoquant par exemple dans la rétrospective Instagram de ses photos 2025, le “Mouvement BloquonsTout contre le budget qui prévoit 43 milliards d’économies sur le dos des français”.
À la fois artiviste et photographe
“J’ai hésité à le formuler comme ça, explique-t-il, mais aujourd’hui je préfère montrer qui je suis, cohérent. Un directeur d’agence [de photos de presse] m’avait dit que je devais rester neutre, apolitique, et que je n’avais pas su choisir entre artiviste [militant utilisant l’art et l’humour] et photographe. Pour moi, les deux coexistent.”
Il dit s’être politisé au contact de ses amis, en marge de ses études scientifiques. Originaire de la banlieue de Valenciennes, il considère que ses parents (ouvrier et femme de ménage) ont “des idées de gauche, mais sans le savoir”.
Sans renier ses valeurs de “respect, partage et solidarité”, il souhaite néanmoins se détacher de la seule image de photographe de manifs. Déjà, son compte TikTok a pris pour nom “CharlieNEWS”, plutôt que “charliemanif”. Dans la pratique, il a cessé de ne couvrir que les mobilisations, se rend régulièrement à l’Assemblée (“le chaudron”), à l’Élysée, couvre les grands procès… Depuis septembre, il travaille pour l’agence Sipa, en restant indépendant. Fin novembre, il a fait sa première Une, dans l’Humanité. Pour autant, “Je me sens plus photographe que journaliste”, concède-t-il encore pour l’instant. À côté, les photos d’entreprise assurent l’essentiel de ses revenus.
Il y a un mois, le bientôt quadragénaire est devenu père pour la première fois. Son congé paternité se termine. La semaine prochaine, pour la reprise, il a déjà prévu de couvrir la montée des agriculteurs à Paris. Le nouveau père pourra-t-il continuer à couvrir toutes les manifs ? “On verra !” s’exclame-t-il, rieur, avant de quitter le café, pour partir en mission galette des rois.
Clément Brizard