Les annonces de marchés publics pour le numérique éducatif se succèdent, avec une surenchère depuis l’arrivée de l’IA générative. Les comptes LinkedIn des entrepreneurs, les appels d’offres et plusieurs rapports institutionnels, dessinent un secteur encore en partie dépendant aux subventions.
Le 31 janvier 2026
“On va proposer aux professeurs une intelligence artificielle pour les accompagner dans leurs métiers, et notamment qui peut à la fois leur permettre de préparer les cours”. L’annonce vient d’Elisabeth Borne, alors ministre de l’Éducation nationale, dans un entretien pour Brut, le 26 août dernier. Elle reprenait en réalité une information déjà communiquée six mois plus tôt, à l’occasion du Sommet sur l’IA à Paris, avec à la clé un appel d’offres de 20 millions d’euros.
Sur son compte LinkedIn, la déléguée générale d’EdTech France (lobby français des start-up de l’éducation), Orianne Ledroit, ex-conseillère numérique auprès du ministre de l’Économie, avait dit sa frustration : “IA à l’école : on avance, mais pas assez vite !“.
Pourtant, depuis la découverte de l’IA générative par le grand public, avec le lancement de ChatGPT en novembre 2022, le gouvernement ne s’est pas ménagé.
Une des initiatives les plus emblématiques, explicitement dédiée à l’IA, est sans-doute le “Partenariat d’innovation et intelligence artificielle” (P2IA), présenté par le ministère de l’Éducation nationale comme un “marché public innovant (…) pour développer avec les EdTech des solutions basées sur l’intelligence artificielle et soutenir la souveraineté numérique”.
Start-up créée un mois après l’appel d’offres
La première mouture, le P2IA cycle 2, visait à favoriser l’apprentissage des “fondamentaux” (français et mathématiques) pour les élèves de CP, CE1 et CE2. En octobre 2024, un rapport du Sénat sur l’IA et l’éducation a estimé son coût total à 17,8 millions d’euros.
En octobre dernier, un nouvel appel d’offres, de treize millions d’euros, cette fois-ci dédié au cycle 3 (CM1, CM2, 6e), a retenu six start-up. Chaque société va proposer son propre “assistant pédagogique basé sur l’intelligence artificielle”, pour le français, les mathématiques, ou les langues vivantes. La phase de recherche et développement doit commencer en janvier 2026 et durer 21 mois.
Expliq fait partie des projets lauréats. D’après le site de l’application, les élèves sont “placés dans le rôle de tuteurs”, le principe étant qu’ils expliquent à “de petits avatars curieux” les concepts de la langue française. Expliq est développé par la société Edinnov, créée le 13 février 2024, soit un mois après la publication de l’appel d’offres.
Laurent Jolie, un des deux co-fondateurs, n’en est pas à son coup d’essai. En 2016, déjà, il avait co-fondé une autre EdTech, Lalilo. Un an plus tard, la jeune pousse faisait partie des lauréats du premier P2IA. L’entrepreneur ne s’en cache pas sur son compte LinkedIn, indiquant explicitement que cette subvention a “lancé notre [leur] chiffre d’affaires”. Il indique par la suite qu’en tant que “Business Director”, il a “postulé et remporté deux appels d’offres nationaux à sept chiffres en France”. En 2021, sa start-up est revendue à un groupe américain, Renaissance.
Dans tous les bons coups, Lalilo faisait aussi partie des lauréats d’un autre appel d’offres – cette fois-ci issu du Réseau Canopé –, conséquent, de 29,7 millions d’euros. Ouvert en 2021, dans le contexte de la crise sanitaire, qui avait fait apparaître la nécessité d’une continuité pédagogique et d’une réduction de la fracture numérique, il visait à transformer une dizaine de départements en “Territoires Numériques Éducatifs” (TNE).
Le marché a bénéficié à vingt sociétés. Avec plus de six millions d’euros, l’entreprise MFB, qui figure aussi dans les lauréats du P2IA cycle 3, s’était taillée la part du lion. Elle commercialise la plateforme Edumalin, un “service numérique d’assistance pédagogique avec assistant conversationnel, qui aide les élèves à s’approprier les stratégies d’apprentissage en lecture, compréhension, écriture et étude de la langue”, décrit le ministère.
“Succès mitigé” et “risque de dépendance”
La volonté publique de développement de l’IA et des EdTech n’est pas nouvelle. “Je veux être en première ligne dans le déploiement des EdTech françaises”, déclarait le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, en 2017. Plus récemment, en mars 2024, la Commission IA, mandatée par le premier ministre d’alors, Gabriel Attal, considérait comme “indispensable d’expérimenter une intégration profonde de l’IA dans l’éducation, en évaluant rigoureusement son apport”. Arthur Mensch, le PDG de la start-up Mistral, faisait partie de la Commission. Depuis septembre, dans le cadre d’un partenariat avec le ministère de l’Enseignement supérieur, et une vingtaine d’universités françaises, Mistral teste un agent conversationnel dédié aux étudiants.
Le besoin de financement des EdTech est, lui, massif. Selon une étude de la Banque des territoires de décembre 2024, 70 % d’entre elles cherchent des liquidités, et 46 % ont eu recours à des subventions publiques au cours de leur développement. Comme le concède l’ancien président d’EdTech France, Yannig Raffenel, le secteur est conscient du “risque de dépendance pour ces entreprises, qui doivent alors assurer leur pérennité en remportant toujours plus d’appels d’offres”.
L’évaluation de l’apport de l’IA, recommandée par la Commission, fait pour l’instant défaut. Dans le rapport du Sénat déjà cité, les parlementaires pointent le “succès mitigé” des P2IA, et recommandent de “Garantir une évaluation indépendante des technologies d’IA mises à la disposition des enseignants et des élèves dans le cadre scolaire.”
Pascal Julie, directeur général de Lalilo, avait contesté sur LinkedIn le terme de “mitigé”, faisant valoir pour son entreprise “40 % de pénétration du TAM [Total Addressable Market, marché total adressable”, ndlr] de 135 000 profs du cycle 2”.
Reste cette question de l’indépendance de l’évaluation. La start-up Evidence B, pour Evidence based, c’est-à-dire “fondé sur la preuve”, a toujours affiché sa volonté de démontrer scientifiquement le bénéfice de ses solutions. C’est elle qui a développé l’application MIA Seconde, un outil de “remédiation” en maths et en français à destination des élèves de seconde en difficulté, suite à un appel d’offres de 2,8 millions d’euros remporté en 2022. La société a été fondée par un ancien responsable des partenariats éducation de Microsoft, Thierry de Vulpillières.
“Un coup d’épée dans l’eau à coups de dizaines de millions”
Une étude d’impact de MIA Seconde est attendue début 2026, selon le tableau de suivi du programme France 2030. Des premiers résultats positifs ont déjà été publiés en août par Evidence B, mais l’étude a été montée par la start-up elle-même, et deux laboratoires avec lesquels elle travaille déjà étroitement. Selon une enquête de la cellule investigation de Radio France, publiée en juin dernier, le laboratoire LaPsyDé, qui dépend de la Sorbonne et du CNRS, développe des modules d’IA avec l’entreprise. L’enquête montre que le directeur de LaPsyDé, Grégoire Borst, travaille par ailleurs pour un projet de recherche financé par un fonds visant à “accélérer la croissance” des “champions technologiques européens”. Le directeur de l’autre laboratoire (Flowers, à l’Inria Bordeaux), Pierre-Yves Oudeyer, est lui mentionné à de multiples reprises par Thierry de Vulpillières dans ses posts LinkedIn, comme le 10 décembre, où il le remercie de “poursuivre une recherche fondamentale sur la curiosité et l’engagement des élèves”. Le déploiement de MIA Seconde a été généralisé à la rentrée 2025, avec deux ans de retard si l’on se réfère à la version 2023 du site de la start-up, comme le rapporte Next.
En octobre dernier, lors des résultats pour le P2IA cycle 3, la société Nomad, de Caroline Maitrot-Feugeas, n’a pas été retenue. La PDG s’en est émue sur LinkedIn : “Et quand j’apprends que sur le précédent P2IA, il n’y aura pas véritablement de suite, comme un coup d’épée dans l’eau à coup de dizaines de millions, je prends ma plume.” L’essentiel des fonds publics est issu du plan France 2020, et des 594 millions d’euros fléchés vers la “stratégie d’accélération enseignement et numérique”. Néanmoins, à titre de comparaison, le prochain budget, pour lequel les débats reprendront début 2026, prévoyait une suppression de 2 000 postes selon Libération, soit une économie de 70 millions d’euros si l’on se base sur le salaire de 2 920 euros nets mensuels, établi par le ministère en août dernier.
Des économies viendront peut-être, ou du moins des non-dépenses : l’appel d’offres sur l’assistant IA pour les enseignants, annoncé pour l’été 2025, n’a toujours pas été publié à ce jour.
Clément Brizard