Clément Brizard

Les jeunes s’intéressent moins à l’environnement et aux sujets de société

Un nouveau rapport de l’Arcom rapporte un déclin de l’intérêt pour les deux thématiques depuis 2023, plus marqué pour les 25-34 ans. Le signe potentiel d’une usure, dans un contexte où d’autres sujets et préoccupations sont devenus dominants.

Le 18 février 2026

Les Français, et en particulier les jeunes adultes, se désintéressent de l’environnement et des sujets de société. En 2026, alors qu’il est désormais impossible de limiter le réchauffement climatique aux 1,5 °C fixés en 2015 par l’accord de Paris, l’on aurait pu espérer nouvelle plus rassurante. C’est pourtant ce que nous apprend le dernier rapport de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) sur « Les Français et l’information », publié fin janvier. L’étude indique ainsi qu’en 2025, « l’intérêt pour l’environnement et les sujets de société diminue légèrement, en particulier chez les 24 - 35 ans ».

Dans le détail, 67 % des Français se disent « assez intéressés » par l’environnement, le climat et l’écologie, contre 70 % en 2023. Pour les sujets de société (justice, emploi, éducation, religions, faits divers…), le niveau d’intérêt plafonne à 66 %, contre 69 % en 2023, soit là aussi une baisse de trois points. Les deux thématiques restent néanmoins bien classées, juste derrière le bloc santé – mode de vie – bien-être, et celui regroupant la culture et les divertissements.

Classement des thématiques par niveau d'intérêt, Arcom, janvier 2026

La situation ne paraît pas alarmante. L’Arcom ajoute que cette baisse d’intérêt pour l’environnement et les sujets de société est « significative auprès des 25-34 ans », sans préciser ce qu’elle entend par « significative ».

Mais contactée par mail, l’agence se fait plus précise : - 7 points pour l’environnement (de 74 % à 67%), et -11 points pour les sujets de société (de 75 % à 64 %). Et réaffirme que « l’ensemble de ces baisses sont significatives d’un point de vue statistique ».

« On sait qu’on est dans une maison qui brûle »

Comment expliquer ces deux baisses ? Rencontré à la terrasse d’un bar, Enzo Anselmo, 32 ans, qui gère les bureaux parisiens de Snapchat, a son idée. « Sur l’environnement, il y a eu tellement de rabâchage que maintenant les enjeux sont connus, on sait qu’on est dans une maison qui brûle ». Enseignante-chercheuse à l’Université de Lorraine, Laurence Corroy travaille depuis vingt ans sur le rapport des jeunes aux médias. Elle reconnaît là « une usure, une habituation ». Amélie Deloffre, co-fondatrice de l’association Parlons Climat, abonde dans le même sens : « on a atteint un plateau en termes de sensibilisation, le sujet est devenu mainstream, peut-être un début de lassitude ».

Fils de profs, Enzo Anselmo se dit « de gauche », et très intéressé par les sujets de biodiversité. Il déplore le fait qu’il soit « très rare de voir une info ‘bénéfique’ pour l’environnement ». Sociologue des pratiques médiatiques et numériques des jeunes à l’université Paris 8, Sophie Jehel évoque spontanément « l’évitement des questions anxiogènes, très répandu chez les jeunes et jeunes adultes, à mettre en relation avec les problèmes de santé mentale et de dépression ».

La chercheuse, tout comme Laurence Corroy, pointe aussi « la montée des idéologies d’extrême droite qui voient les questions environnementales comme des enjeux pour les classes favorisées, bourgeoises, et de gauche ».

Guerre en Ukraine et inflation

Pour Charlotte Millot, directrice d’études et de recherche au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc), co-autrice en 2024 d’une étude sur les pratiques informationnelles des jeunes, « cette évolution pourrait être en partie conjoncturelle, liée par exemples aux manifestations très médiatisées de Sainte-Soline contre les mégabassines en 2023 ou – pour les sujets de société – à la mobilisation contre la réforme des retraites de 2023. »

Et l’ingénieure de poursuivre, décrivant « un contexte de baisse relative des préoccupations environnementales depuis la guerre en Ukraine et le début de l’inflation, une tendance qui est documentée par différents travaux. » Elle cite l’enquête du Crédoc et de l’Ademe (Agence de la transition écologique) sur la sensibilité des Français à l’environnement, l’action publique et la fiscalité environnementale, publiée en novembre. On y lit que « dans un contexte où se multiplient les sujets d’inquiétudes (problèmes de pouvoir d’achat persistants, inquiétudes sécuritaires, tensions internationales, …), la question environnementale semble moins prioritaire pour les Français ». Selon l’étude, 30 % des Français considéraient l’environnement parmi leurs deux premiers sujets de préoccupation en 2023, contre 21 % aujourd’hui.

Enzo Anselmo attend ses amis en vérifiant ses messages. Comme la majorité de sa génération, il s’informe via les réseaux sociaux. Pour lui c’est Instagram, tous les matins dans le métro : « l’info tombe dans la bouche, c’est la becquée ». Avec Facebook, les deux plateformes du groupe Meta sont les plus utilisées par les 44 % de Français qui s’informent tous les jours via les réseaux.

Le basculement de Meta

Mais depuis maintenant plus de dix ans, le géant américain mène une bataille contre les médias, qui s’est accélérée ces dernières années. En décembre 2023, c’est la fin de Facebook News, qui promouvait des contenus journalistiques. En octobre, le groupe a suspendu en Europe toutes les publicités liées à un « enjeu politique, électoral ou social ». Le filtrage, très large, exclut aussi des thèmes tels que la santé ou l’environnement. Julie Lelièvre, responsable marketing de Vert, média en ligne spécialisé sur l’écologie, a raconté au pure-player Médianes que ses campagnes Instagram ont ainsi été bloquées.

Le groupe abandonne les contenus informationnels, pour basculer vers un modèle centré sur le divertissement. S’informant principalement via ses plateformes, les 25-34 ans pourraient ainsi être progressivement de moins en moins exposés à des contenus traitant de sujets environnementaux et sociaux. Pour Laurence Corroy, l’hypothèse n’est pas à écarter.

Pour autant, les 25-34 ans font partie de ceux qui diversifient le plus leurs sources d’information. Dans son édition 2024, l’étude Next Gen News, co-réalisée par la Knight Foundation et le cabinet Stratégies du Financial Times, souligne que « les jeunes consommateurs souhaitent que les actualités et les informations qu’ils consomment leur donnent les moyens d’agir ». Des infos « actionnables », c’est peut-être là que réside une partie de la solution.

Clément Brizard